
Sawada Shinichi, Sans titre, de 2006 à 2007. ©
Hirano Shinji, Ken Shimura (enfant), 2006. ©
L’exposition se tient à Montmartre, dans la Halle Saint-Pierre, à quelques pas de mon bureau. J’ai découvert un matin de juillet, émerveillée, les œuvres d’artistes japonais dont je ne savais absolument rien. Mon enthousiasme ne doit donc rien à une quelconque mise en équation à laquelle je me serais probablement livrée sans le vouloir, en apprenant que la soixantaine de créateurs sont pour la plupart pensionnaires d’institutions pour handicapés mentaux. Atteints de diverses maladies telles l’autisme ou la trisomie, ils souffrent d’incapacités ou de dysfonctionnements intellectuels et de difficultés marquées d’adaptation aux exigences culturelles de la société.
Sur le chemin du retour, je pensais simplement : vive l’art brut pour sa capacité exemplaire de déjouer comme qui rigole toute stratégie égotique de l’auteur ! L’élan s’en trouve tellement plus lisible : un jeu d’enfant qui se contente de ce qu’il a sous la main pour se mettre en mouvement, travailler sa langue, inventer son arène, trouver son tempo… et révéler, surgies du chaos comme par magie, des « choses » visiblement inspirées par une harmonie secrète, obstinée, rigoureuse, fixant au fil des œuvres les règles impensables par d’autres, de son geste à lui. Tout ça pour dire sa folie, la mienne, comment il entend ou voit le monde, lui-même.
En écho à cette réflexion réjouie, je lisais quelques heures plus tard ces lignes de Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint Pierre :
« Leurs auteurs ont éprouvé l’expérience originelle et extrême de la création, tirant leurs thèmes et leurs moyens d’expression de leur propre fond, sans souci de style à affirmer, de personnalité à imposer ou de gloire à conquérir. L’ensemble de leurs œuvres forme une mosaïque d’univers riches et singularisés, dotés de significations propres qui gardent souvent leur mystère. Les figurations schématiques ou stylisées, les figures géométriques, les signes élémentaires ou les taches de couleur, les motifs récurrents, les idéographies inventées, les matériaux quotidiens détournés rejoignent le vocabulaire spécifique aux œuvres d’art brut ; vocabulaire individuel et original employé à donner un ordre expressif précis à un réservoir complexe de pensées et d’émotions. De fait l’influence de la culture japonaise a très peu d’impact sur ces créateurs et les emprunts faits à la culture, loin de se vouloir explicites, fonctionnent comme des réminiscences exploitées et métamorphosées à la façon des restes diurnes dans un rêve.
Ces œuvres nous interrogent sur la frontière mouvante et incertaine où elles se tiennent, entre le jaillissement de nos désirs et leur domestication par la culture. Elles entretiennent des résonances avec ce qui en nous est à la fois inquiétant et familier, ce qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti, cet entremonde où se célèbrent les noces de l’art et de la folie, de la vie et de la mort, où se jouent les multiples passages de l’originaire à la culture, de l’intime à l’universel.
Dans la société japonaise extrêmement normée et codifiée où la pire menace est l’imprévu, où la force de caractère se montre dans l’obéissance aux règles et la maîtrise de l’émotion, la rencontre avec l’art brut pouvait sembler improbable. Elle a pourtant eu lieu récemment mais en étant subordonnée à la volonté politique de donner une plus grande reconnaissance sociale aux handicapés. Les initiatives pour valoriser ce corpus en tant que patrimoine artistique sont toutes récentes et correspondent à la rencontre avec l’art brut occidental. Cette ouverture de la culture nipponne sur l’art brut renouvelle le questionnement sur les rapports de l’art à ses sources, à ses frontières et à ses créateurs. Elle devrait nourrir une pensée capable de soutenir et de donner du sens à toute expression subversive au sein d’une culture lorsqu’elle est signifiée par des personnes œuvrant dans ses marges. »
L’art brut japonais jusqu’au 2 janvier 2011 à la Halle Saint-Pierre 2, rue Ronsard. 75018 Paris. M° Anvers.













